Citoyen à temps plein
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Réflexions

sur le politique

Des individus isolés, ensemble.

Le capitalisme, via l’urbanisme, refait la totalité de l’espace comme son propre décor : il permet la paisible coexistence de l’espace sur l’inquiet devenir dans la succession du temps.
— Guy Debord, La société du spectacle

Introduction

Il y a des livres qui déçoivent mais il y a, plus rarement pour moi, des livres qui mettent en colère. Le dernier de Pierre Manent, « Situation de la France » [2], a eu cet effet.

Cette colère, je l’ai ressentie non pas sous la forme courante d’une indignation temporaire qui canalise les frustrations de la semaine mais tel un point de rupture qui marque la nécessité d’un engagement.

La question principale que Pierre Manent nous propose est essentielle : comment imaginer une rencontre heureuse entre un « islam fort » et une « nation faible »?

Sa réponse est, pour sa part, et dans le contexte social français actuel, d’une lâcheté politique rarement égalée et l’illustration d’une défaite intellectuelle : 

« Nos concitoyens musulmans sont désormais trop nombreux, l’Islam a trop d’autorité et la République, ou la France, ou l’Europe, trop peu d’autorité pour que nous puissions envisager de ne pas négocier.
 
Je soutiens donc que notre régime doit céder et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens.
 
[…] Nous ne pouvons pas faire autrement que d’accepter ces changements. » [2]

 

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Précision : plusieurs citoyens français qui se revendiquent aujourd’hui comme musulmans le font également pour d’autres motifs comme par exemple un motif identitaire (du fait notamment qu’ils se font refuser régulièrement l’identité de citoyen français à part entière) ou encore un motif politique (critiquer les mœurs occidentales, critiquer une forme de ségrégation implicite et non reconnue par les institutions publiques, etc.).

Ce ne sont pas ces derniers qui font l’objet de ce texte mais bien ceux qui, étymologiquement, sont en paix et se soumettent à la volonté de (leur) Dieu.

 

De l’importance de la vérité comme préalable à tout dialogue sincère

Il m’est arrivé naguère, du temps où la parole était libre, d’être interrogé par mes étudiants sur l’acceptation silencieuse, résignée, par les Français de l’époque, de l’antisémitisme du régime de Vichy et de ses sbires. Ma réponse, la voici : regardez donc la France de 2017 et vous comprendrez.
— Jacques Julliard [4]

Aborder les questions d’action collective est un exercice particulièrement exigeant étant donné la complexité et l’imbrication des phénomènes impliqués. Toutefois, la principale difficulté m’apparaît aujourd’hui résider dans notre capacité décroissante à mener collectivement ce questionnement au sein d’un dialogue démocratique rationnel et respectueux de la diversité des conceptions du politique.

Par exemple, chaque citoyen désirant aborder ces questions sur les réseaux sociaux ou dans un espace public doit désormais composer avec un environnement communicationnel où chaque personne se sentant bousculée dans ses convictions dispose désormais de stratégies d’évitement (dénoncer un « mansplaining », de l’antisémitisme, de l’islamophobie, etc.) qui lui valent presque automatiquement d’être encensée pour son investissement dans la défense d’un « unanimisme du Bien » [5] et du maintien du vivre-ensemble.

Selon moi, ces comportements contribuent tout à fait à l’inverse, c’est à dire à l’érosion du dialogue démocratique et de la conflictualité nécessaire à sa pérennité [6].

Dans cette perspective, j’espère que ce texte ne sera pas jugé comme un pamphlet islamophobe mais plutôt comme une analyse politique et philosophique de la diversité des rapports au monde et à l’Autre ainsi que des questionnements de compatibilité que la reconnaissance de leur existence induit.

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Un constat juste : notre nation est faible

Par les temps qui courent, l’État, qui semble pourtant seul à incarner ce qu’il reste de nation, ne se considère plus en droit d’être exigeant envers les citoyens. Tout juste se sent-il légitime d’exiger le paiement de l’impôt.

Ce phénomène me semble principalement nourri par une méfiance grandissante du gouvernement envers « le peuple ». Ceux qui participent à ce gouvernement sentent que le peu de légitimité que les citoyens leur confèrent encore tient principalement au fait de leur apathie politique entretenue à travers la captation quasi-unilatérale de leur énergie par le travail salarié, les séries TV, les applications de rencontre et la non-information continue, les détournant ainsi de leur devoir citoyen consistant notamment à produire un contre-pouvoir permanent à ceux qui nous représentent.

Dans notre société, chacun vit en effet dans sa bulle individuelle et individualisante, rassurante et prévisible. Nous ne formons finalement la plupart du temps (à part lors d’une victoire sportive majeure) qu’une collection d’individus isolés ensemble et cela a des conséquences majeures sur notre cohésion communautaire.

Premièrement, il est flagrant de constater qu’à travers l’utilisation à profusion du terme « individu », nous illustrons implicitement la soustraction de la dimension collective de notre conception de l’action. Nous fondons aujourd’hui notre société sur cet être souverain au cœur d’une liberté sans direction ni mesure, cette pure abstraction, élément d’une somme, qui n’est en interaction avec autrui que par le calcul et le contrat.

De tels mécanismes de constitution du commun ne mènent pas à la communion de deux personnes mais « dresse deux égoïsmes, deux intérêts, deux méfiances, deux ruses et les unit dans une paix armée » [7].

Deuxièmement, cet individu produit d’une critique radicale du conservatisme et de la tradition, c’est à dire un être hors-sol et sans racines, réagit de manière disproportionnellement angoissée et violente dès lors que se pointe l’ombre d’une racine en devenir ou la nécessité de reconnaître une racine du passé.

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Le « safe space » permanent tant recherché par ceux qui sont nommés de manière sarcastique les « Social Justice Warriors » (SJW) est ce lieu de refuge par excellence de ces individus qui ne savent plus créer du commun à l’image de l’homme, avec ses faiblesses et ses racines.

Toutefois, travailler à faire advenir une société où personne ne vit d’incertitude, d’angoisse, de remise en question de son identité est un rêve totalitaire qu’il faut absolument fuir plutôt qu’encenser.

L’espace public est aussi le lieu de la disconvenance, de la conflictualité des opinions, de la déstabilisation de son monde et non pas une croisière paisible sur le fleuve du consensus engourdissant. Nous ne construirons d’ailleurs aucune nation par l’addition de « safe space » individuels. La vie n’y serait en effet pas capable d’universalité mais seulement d’affirmation et d’expansion (qui ne constituent que des formes offensives de l’égoïsme [7]).

Dans un tel contexte, les membres du gouvernement sont davantage incités à se faire valoir non plus par l’orientation et l’élan qu’ils donnent à la vie commune mais par les nouveaux droits qu’ils accordent continuellement aux individus et aux groupes afin d’augmenter le confort de ceux-ci à l’intérieur de leurs bulles isolées. Cette sollicitude ostentatoire pour les désirs individuels produit une incapacité croissante à proposer des buts à l’action commune et à être perçu comme légitime pour le faire.

Après le citoyen agissant, place à l’individu jouissant et donc à l’État impuissant.

Aussi riches de ressources matérielles et intellectuelles que nous soyons encore, nous sommes politiquement sans force. Mais, au lieu de s’appuyer sur ces constats pour en tirer des leçons politiques qui constitueront les fondements d’une communauté qui ne reproduira pas ces erreurs, Pierre Manent, au contraire, en fait le point d’inflexion de sa solution « pragmatique ». Lâchement, pour lui et pour nous tous, il choisit de s’incliner et d’abdiquer face « à la réalité ».

Plutôt que de faire le procès individuel de Pierre Manent, interrogeons-nous alors à la culture qui produit de tels intellectuels « pragmatiques ».

Premier élément de contexte : la religion des droits de l’Homme

L’établissement des droits de l’Homme a constitué une avancée sociale majeure pour le respect de la dignité humaine et l’identification de droits inaliénables sans lesquels nous ne pouvons réaliser notre condition humaine. Nous laissons toutefois collectivement trop souvent de côté les critiques qui y sont associées de peur d’être perçus au passage comme remettant en question la légitimité de ces droits fondamentaux. C’est pour cela que je parle de « religion » des droits de l’Homme : parce qu’il m’apparaît que nous recevons l’injonction de les recevoir comme des règles objectives immuables qui interdisent toute discussion sur leur bien fondé.

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Toute critique n’implique toutefois pas la négation de l’objet critiqué mais peut au contraire viser de manière constructive à en identifier les conséquences non-intentionnelles pour poursuivre le projet tout en l’ajustant à la vue des impacts négatifs qu’il a parallèlement générés.

L’enjeu principal des droits de l’Homme est qu’ils contraignent les hommes à ne pouvoir se réunir politiquement que dans une société libérale. En sacralisant l’individu comme primant toujours sur la collectivité, au lieu de reconnaître parallèlement son inscription naturelle dans une communauté (avec le terme citoyen par exemple), fonder une communauté sur les droits de l’homme, c’est à dire restreindre le jugement de la pertinence de l’action collective à l’analyse de ses impacts sur l’individu, tend alors naturellement à produire les conditions sociétales de l’individualisation et donc de la dépolitisation.

Dans une telle culture, seules les catégories d’individu et d’humanité sont aujourd’hui encore légitimes pour penser le politique. Les communautés intermédiaires (où vivent pourtant les hommes) ne sont plus pensées. Qui ne sait parler que le langage d’une société sans visage composée de la somme arithmétique d’individus titulaires de droits ne traitera pourtant jamais de manière adéquate d’un problème social ou politique.

Deuxième élément de contexte : le relativisme absolu

Notre paralysie politique a un motif principal : nous ne savons que faire car nous n’osons plus penser par nous-mêmes.

L’Europe, en se fondant sur la Shoah, sur un pacte de lutte contre le retour du Mal, c’est à dire sur le « plus jamais ça! », ne peut désormais atteindre qu’un seul universel : celui qui nie toutes les différences, qui nie la possibilité de fonder toute identité culturelle positive et donc qui impuissantise l’auto-détermination des peuples [8].

Traumatisés historiques que nous sommes de l’autorité injuste, de la violence arbitraire, toute affirmation d’une préférence pour une forme de vie et partage de cet élan dans l’espace public est devenue suspecte, dénoncée comme impérialiste, paternaliste ou discriminatoire. Nécessaire, la vigilance est devenue névrotique et donc contreproductive.

Reprenant un leitmotiv du colonialisme culturaliste, Pierre Manent souligne que nous n'avons pas le droit de juger les musulmans, ces nouveaux damnés de la terre, selon nos critères. Suspension de l'évaluation, acceptation inconditionnelle de l'Autre : qui sommes-nous en effet pour donner des leçons?

En en voici une illustration patente :

« Je ne parviens pas à partager l’indignation de certains devant la revendication d’heures de piscine différentes pour les filles et les garçons. La mixité est-elle un principe si absolu qu’il ne saurait souffrir aucune exception même pour raffermir la concorde civique? Le contrat tacite de l’immigration ne comportait pas que les musulmans dussent adhérer à l’idée occidentale des relations entre les sexes. »

Ce respect absolu envers l’altérité des mœurs qui tourne au « règne des intouchables » n’est que la résurgence impérieuse de la figure condescendante et misérabiliste du « bon sauvage » qui n’extrait en rien la dimension paternaliste ou impérialiste contre laquelle celui-ci revendique pourtant la lutte.

Sous la formule inconséquente et creuse des « valeurs de la République » est désormais à l’œuvre la disqualification de tous les contenus de vie partageables au motif qu’ils n’ont pas été choisis par chacun, ou qu’ils n’agréent pas à chacun.

Un tel comportement est, pour nous tous, une « reddition en pleine campagne » [9].

Un terrain propice au djihad juridique

La coexistence d’une culture des droits de l’Homme avec un relativisme moral absolu qui nous paralyse politiquement affaiblit la prégnance d’une forme de vie collectivement affirmée.

Prôner la subordination des citoyens aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, ou encore renoncer à la révélation comme fondement des principes qui nous gouvernent sont des affirmations suffisamment fortes pour maintenir une forme de vie commune et ne constituent pas pour autant des règles qui nous empêchent d’être créatifs et libres dans la diversité des manières de les matérialiser.

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Si, en tant que citoyens, nous reconnaissions et travaillions à faire vivre cette forme de vie, nous maintiendrions alors notre capacité à identifier les moments de notre histoire où cette forme de vie est menacée. 

Au contraire, aujourd’hui, en nous limitant tous à n’évaluer la légitimité d’une évolution politique qu’à partir de la perspective exclusive des droits individuels, c’est à dire sur le terrain juridique de l’État de droit, nous nions la portée politique, et donc collective, de toute revendication individuelle.

Ne pas se sentir collectivement menacé par un tel constat, c’est oublier que le djihad ne se fait pas que par l’intermédiaire de la violence physique. Les attentats ne constituent en effet que la partie visible de l’iceberg et sa forme la plus primitive. C’est sur le terrain juridique et politique que ce combat est mené avec plus d’efficacité. Les partisans d’un islam politique (comme les frères musulmans notamment) se servent par exemple des principes démocratiques français à leurs fins pour les remplacer notamment par leurs lois hostiles à la démocratie, c’est la célèbre stratégie du cheval de Troie : « la démocratie nous offre la corde pour lui briser le cou » (phrase attribuée à Lénine).

Les conditions sont donc présentes pour toute colonisation de nos imaginaires qui serait considérée comme légitime tant qu’elle serait non-violente (à premier abord) et s’inscrirait dans le respect du droit.

Pierre Manent le reconnaît clairement :

« Si l’islam s’étend et se consolide dans un espace dépourvu de forme politique, ou dans lesquels toutes les formes du commun sont livrées à la critique rongeuse des droits individuels devenus la source exclusive de toute légitimité, alors il n’y a plus guère d’autre avenir pour l’Europe qu’une islamisation par défaut. »

Dit autrement, seuls ceux qui ont foi en la supériorité d’une forme de vie bonne travaillent concrètement, au quotidien, à l’affirmation et à la reconnaissance de cette forme de vie comme fondement de leur communauté. Les français (comme la majorité des occidentaux), paralysés dans cet élan par leur culpabilité coloniale, impérialiste, raciste, etc., n’osent plus reconnaître quelconque forme de vie comme suffisamment légitime pour structurer leur communauté.

Notre lâcheté à tous

Dans Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt affirme que les germes du totalitarisme sont liés à des problèmes du vivre-ensemble qui n’ont pas trouvé de réponses proprement politiques et qui ouvrent alors la voie à des solutions extrêmes (État d’exception, État de sécurité, guerre civile, extermination).

Sous prétexte de vigilance donc, nous nous mettons un bandeau sur les yeux [2].

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Comment se fait-il par exemple que les propos [10] exprimés par la mère d’Abdelkader Merah concernant la « naïveté de la France » quant à la contre-société qui se développe notamment dans les « territoires perdus de la République » n’aient pas enfin réveillé nos élus et l’ensemble des citoyens? Pourquoi si peu de réactions quant à l’expression d’une volonté de « mettre la France à genoux », « d’emmerder les lois de la République » ou encore dans la description de cette contre-société animée par « la haine de la France et des juifs »?

Ne voyons-nous pas dans cette complaisance l'affaissement de nos convictions républicaines qui laisse alors des espaces à l’expression d’un islam politique qui chemine dans l’esprit de nos concitoyens sans avoir besoin de l'État islamique pour trouver sa voie?

Abdennour Bidar (philosophe français de confession musulmane, animateur de l’émission Cultures d’islam sur France Culture) le dit mieux que moi :

« Nous avons laissé se développer en France un islamisme de plus en plus décomplexé, qui revendique maintenant haut et fort la suprématie de la loi de Dieu face à la loi démocratique, qui affiche sans vergogne intolérance et antisémitisme. Nous avons franchi le pas scélérat de la complicité objective avec tout ce qui contredit les valeurs de la République et des droits de l’Homme.». [11]

Sous prétexte d’être en garde contre le retour du même, nous sommes donc aveugles à l’arrivée du nouveau [2].

Par notre désengagement citoyen quotidien, nous laissons le champ libre aux acteurs de cette contre-société émergente « trop heureux de pouvoir s'épanouir sans rencontrer d'obstacles et, parfois même, trouvant des idiots utiles pour les soutenir et les défendre. ». [10]

Il est désolant d’observer que les nations reportent sans cesse le moment de nommer et d’agir sur les enjeux politiques qui menacent la cohésion de leur corps collectif.

Nous ne serons pas les victimes

Nos prédécesseurs ont lutté et rêvé de la liberté de penser eux-mêmes les principes qui les régissent, notamment pour se défaire du pouvoir arbitraire du monarque ou de l’aristocratie. Mais, depuis que la verticalité du monarque ou du Dieu révélé ont pris le bord, nous vivons dans le déni des autres formes de verticalité qui sont venues les remplacer et vivons dans l’illusion de l’horizontalité.

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L’arbitraire, l’hégémonique, sont pourtant la condition du politique. Refusant de le reconnaître, nos élus sont paralysés par la possibilité de faire un choix politique qui discriminerait quiconque, qui serait injuste pour quiconque, qui brimerait la liberté ou le confort psychologique de quiconque.

Toute communauté politique se fonde toutefois sur un « universel relatif » (un principe qui doit, dans l’action quotidienne, être considéré universel par les membres de la communauté mais dont nous avons collectivement conscience qu’il peut être remis en question, exemple : le droit). Il est révisable, révocable mais aussi structurant (donc discriminant, au sens étymologique). C’est ce que Frédéric Lordon nomme sur la base du travail de Baruch Spinoza la « transcendance immanente ». [12]

Par incapacité idéologique à accepter la délimitation des mœurs qui sont ou ne sont pas vecteurs des principes de notre communauté, par peur d’appliquer des principes coercitifs qui aujourd’hui auraient des conséquences minimes sur une partie encore minoritaire de la population, une majorité d’entre nous nous confortons lâchement dans la politique de la paix sociale et laissons ainsi croître les conditions d’un conflit social majeur dont la brutalité sera à la hauteur de notre irresponsabilité politique et dont les premières victimes seront ceux que nous croyons protéger ainsi.

Injonctions contradictoires à la vie bonne

Pierre Manent fait une lecture juste du principe structurant de l’islam politique (et de toute autre religion qui se revendique comme pouvant constituer une matrice politique) : être musulman implique de reconnaître la loi absolue et divine qui lui est révélée et qui doit structurer l’action collective et individuelle.

En effet, les musulmans, comme les chrétiens, comme les laïcs, n’ont pas la même conception de la vie bonne et de la forme de vie commune requise pour atteindre celle-ci. Il y a, au sein de chaque communauté, une tension herméneutique (une tension d’interprétation) entre ce qui constitue un monde juste ou non.

Limitons-nous, pour l’exercice, à un seul de ces principes structurant l’action collective qui me semble à lui seul suffire pour mettre en lumière l’incompatibilité de la solution politique apportée par Pierre Manent : contrairement au principe fondateur de la République française qui implique que tout citoyen ait le devoir d’exercer sa raison humaine pour identifier et mettre en débat ce qu’il a déduit comme constituant les valeurs les plus à-même de structurer le corps collectif, la majorité des courants islamiques encouragent les musulmans à s'engager auprès des autres membres de la communauté pour leur faire reconnaître la nécessité de se soumettre à la loi divine qui leur est révélée (certains courants comme le soufisme ou le mutazilisme prônent toutefois un travail actif de la raison).

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Comment ces deux approches de l’action collective peuvent-elles cohabiter dans une même communauté? Pourquoi abandonner notre idéal d’autonomie intellectuelle par la raison et nous soumettre (de nouveau) à la révélation? Que pouvons-nous construire de commun avec deux rapports à la connaissance aussi contradictoires?

Pouvons-nous intégrer, comme Pierre Manent le suggère, uniquement « les mœurs musulmanes » sans intégrer en même temps, de manière implicite, les principes qui les sous-tendent?

Si une personne est, en son for intérieur, convaincue de la nécessité de structurer son rapport au monde, aux autres et à soi par des principes philosophiques et des règles de mœurs concrètes qu’il considère comme garants de la vie bonne, pourquoi ne voudrait-il pas convaincre son prochain, autrui, du bien fondé de ceux-ci? Kropotkine le formule plus simplement que moi : « est-ce une vie que de vive en désaccord avec son idéal? ». [13]

Ici encore, Pierre Manent, en ne reconnaissant pas ces injonctions contradictoires, contribue à laisser croître sournoisement une nième division de notre nation que nous voulons pourtant une et indivisible afin de pouvoir affirmer au plus haut un idéal immanent continuellement soumis à la critique (c’est à dire construit par les hommes et avec les moyens de notre condition humaine).

 

Fabuler comme Un

Prendre les gens en flagrant délit de légender, c’est saisir le mouvement de constitution d’un peuple. D’une certaine manière, le peuple, c’est ce qui manque.
— Gilles Deleuze, Pourparlers

J’ai reçu à plusieurs reprises comme contre-argument à cette distinction raison/foi dans le rapport à ce qui structure notre vie commune le fait qu’une majorité des français structurent eux aussi leur vie en fonction d’idéaux qui ne résultent pas du travail de la raison humaine.

Et ils ont raison.

Sauf que, dans le cadre de ce texte, je ne m’intéresse pas aux comportements réels et quotidiens des citoyens français mais au récit national à partir duquel ils pensent l’horizon de leurs actions individuelles et collectives.

« Les français », comme corps collectif uni, ça n’existe pas, en tout cas pas fréquemment, seulement dans des hauts moments de communion national.

Nous avons pourtant besoin d’un équivalent de sujet politique, un moi collectif doté d’un minimum d’identité et de consistance pour pouvoir décider et agir en son nom. Cet acte d’unification est un acte de fabulation politique.

Quand les peuples se racontent, la nation existe. Par là, ils se forgent, se créent, s’inventent. Par là, la multitude peut s’identifier et se lier durablement.

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Toutefois, dans un contexte de sècheresse de la fabulation politique, du non-sens grandissant qu’ouvre l’hégémonie de la science et de la technique, la religion, dont la spécialité millénariste est de proposer du sens, se trouve être un des moyens les plus efficaces de retrouver une forme de plénitude communautaire.

Cette unification à travers le récit national, c’est à dire sous la forme d’une représentation du « soi collectif » des citoyens, est d’ailleurs le seul moyen de créer l’unité sans détruire la diversité et sans recouvrir totalement le champ du réel, c’est à dire en maintenant la possibilité de l’événement, du surgissement.

Ma proposition est claire : par la réappropriation de la fonction fabulatrice du politique, nous refusons l’organisation de notre communauté selon un principe extérieur (transcendant absolu) et immuable (loi révélée) pour maintenir un rapport créatif (immanent) aux principes que nous nous imposons (transcendance immanente).

C’est en fabulant « comme un » que nous créons du commun, entre le temps qui le nourrit et l’éternité qui l’inspire.

 

De l’audace et du courage

Pierre Manent nous assène une grande leçon de défaitisme : nous sommes faibles, soyons-le encore plus, baissons les bras.
— Patrick Bruckner

Je le répète, la solution politique apportée par Pierre Manent est irresponsable et lâche. Elle ne fait que différer le moment d’application de la verticalité immanente du politique et ne peut mener qu’à l’éclatement d’un conflit intérieur plus ou moins violent où les citoyens français de confession musulmane seront, je crois, les victimes les plus nombreuses.

Continuer à ne pas voir la réalité en face, tourner la tête, espérer que par miracle le conflit n’éclatera pas, sera toujours tentant pour les membres de notre classe politique professionnelle mais ils agissent ainsi car ils n’en seront pas les premières victimes.

La lâcheté de cette proposition politique est peut-être même à doubler d’un autre adjectif : opportunisme. Plusieurs critiques émergent en effet concernant les motifs sous-jacents à une telle acceptation de l’islam qui pourrait être pour Pierre Manent, catholique affirmé, un moyen de réhabiliter la légitimité de la religion monothéiste dans la vie républicaine.

Certains me rétorqueront que choisir la foi ou la raison pour déterminer les principes qui régulent nos interactions n’a pas tant d’importance et que c’est un enjeu purement intellectuel sans enjeux dans le « monde réel ». Prenons simplement l’exemple du positivisme, concept tout aussi abstrait. Ne constatons-nous pas aujourd’hui les effets concrets (restriction de l’économie ou l’économie formelle ou de l’intelligence au QI, diminution drastique des financements publics dans la recherche fondamentale, évaluation de la pertinence d’une pensée d’un auteur en fonction du nombre de ventes de livre, etc.) dans notre rapport aux autres et au monde de cette philosophie qui ne reconnaît que ce qui est mesurable et observable et dont la science a amplifié l’emprise sur notre rapport au réel?

L’essentiel n’est pourtant pas dans ce procès mais dans les réponses politiques et intellectuelles à apporter. Je vous propose donc plusieurs pistes de réflexion concernant les actions politiques requises dans un tel contexte.

Premièrement, comme Pierre Manent le propose : interdire le financement des mosquées et la formation des imams par des pays étrangers.

Ensuite, ce que j’ajouterais :

-  Arrêter, à toutes les échelles, les politiques de complicité avec l’islam politique (tant sur le plan international avec l’Arabie saoudite, le Qatar ou le Maroc que sur le plan local en laissant proliférer le salafisme pour des calculs clientélistes et électoraux). [11]

-  De manière fidèle à notre héritage intellectuel, rester fidèle au principe de raison pour réguler notre vie collective ainsi que pour cheminer vers notre émancipation (rationalisme moral au fondement de l’École républicaine).

-  Reconnaître que le fait de jouir de nos droits individuels ne constitue pas la base d’un projet de société, c’est à dire reconnaître le besoin d’un moment de refondation dont la matrice n’est plus l’individu mais la personne ou le citoyen (incluant dès le départ l’encastrement de celui-ci dans la communauté).

-  Diminuer le temps de travail destiné principalement à la reproduction et à l’accumulation du capital au-delà des besoins collectifs afin de dégager quotidiennement du temps à chaque citoyen pour qu’il participe à la réflexion et à la réalisation de la chose commune.

-  Ranimer la conscience et la volonté d’une vie commune, le sentiment qu’il est désirable de déterminer collectivement une forme de vie bonne qui structurera notre communauté (même si celle-ci est à soumettre régulièrement à l’exercice démocratique réel).

-  Structurer les institutions démocratiques et les espaces publics de manière à maintenir et catalyser la conflictualité inhérente à la vie démocratique (contre-poids nécessaire pour éviter les totalitarismes de tout genre).

 

 

Bibliographie

[1] Guy Debord, 1967, La société du spectacle. NRF Essais Gallimard, Paris.

[2] Pierre Manent, 2015, Situation de la France. Desclée de Brouwer, Paris.

[3] Entrevue du père Henri Boulad par J.M. Sargologos : http://www.le-verbe.com/blogue/le-monde-a-besoin-de-nouveaux-prophetes-henri-boulad/

[4] Jacques Julliard : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/09/03/31003-20170903ARTFIG00157-jacques-julliard-l-intellectuel-a-le-devoir-de-rester-un-homme-seul.php

[5] François Charbonneau et Patrick Moreau : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/513504/pour-des-debats-respectant-l-opinion-contraire

[6] Chantal Mouffe (2016). « L’illusion du consensus », Albin Michel.

[7] Emmanuel Mounier (1947). « Le personnalisme », aux PUF.

[8] Philippe Mengue, « Peuple et identités ». Éditions de la différence, 2008.

[9] Guillaume Perrault : http://www.est-et-ouest.fr/chronique/2015/151001.html

[10] Denis Jeambar : https://www.challenges.fr/politique/profanation-de-la-tombe-d-ilan-halimi-proces-merah-mais-qui-est-pret-a-s-opposer-a-l-islam-radical-en-france_511426

[11] Abdennour Bidar : http://elnetwork.fr/affaire-ramadan-nous-restons-tragiquement-aveugles-aux-racines-du-mal-de-l-islamisme

[12] Frédéric Lordon (2015). Imperium.

[13] Pierre Kropotkine, La morale anarchiste, p.53

[14] Patrick Bruckner : http://www.est-et-ouest.fr/chronique/2015/151001.html

Alexandre Berkesse