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Réflexions

sur le politique

L'histoire comme outil de pouvoir

Au-delà des attaques individuelles mesquines qui polluent cette controverse, le questionnement sur les fonctions de l’historiographie (l’écriture de l’histoire) est une question fondamentale pour les historiens et pour la société en général. Elle questionne en effet notre rapport au passé et son impact dans le présent et pour l’avenir.

Au sein de cette querelle, plusieurs fonctions de l’historiographie sont abordées, mais elles peuvent, à mon avis, être regroupées sous une seule et même fonction : celle de gouverner les hommes. Stürmer l’illustre d’ailleurs avec cette phrase « Dans un pays sans histoire, le pays est contrôlé par ceux qui déterminent le contenu de la mémoire et interprètent le passé ». Pour Habermas, qui incarne la conception instrumentale de l’historiographie, celle-ci a pour fonction principale de créer du sens auprès des citoyens : elle possède donc une mission d’éducation publique à finalités politiques. L’impact affiché de cet outil de pouvoir pour le présent et l’avenir est pour lui le maintien d’une démocratie sociale en Allemagne.

Dans un contexte allemand qu’il juge favorable au retour de l’éthos national-socialiste, cette instrumentalisation idéologique du passé peut contribuer de manière significative à modeler une identité nationale allemande qui les protègera des dangers du passé et qui assurera l’avenir, mais aussi une histoire allemande géopolitiquement sobre et à laquelle il faudrait attribuer un sens supérieur, noble. Dans un contexte d’agitation populaire croissante autour de la question d’identité nationale dans la République fédérale, il considère qu’il faut mobiliser l’historiographie pour construire une relation productive des Allemands à leur histoire tout en maintenant leur conscience historique.  

Pour Stürmer, comme pour Nolte, donner du sens à l’histoire n’est cependant pas le rôle des historiens. Il considère notamment que la construction d’un mythe à partir de faits historiques, qu’il possède un caractère positif ou négatif, constitue un danger pour la discipline qu’est l’histoire, car il devient alors nécessairement le support au développement dialectique d’une idéologie puissamment ancrée et légitimée.

Un des exemples qu’il mobilise concerne la « mythologie de la victoire contre le fascisme ». Pour Nolte, ceux qui ont contribué à l’historiographie des années 33 à 45 ont utilisé de manière excessive le lexique de la contrainte, du contrôle, mais ont surtout, dans un contexte de guerre froide, volontairement intégré les années de régime bolchévique et de régime nazi au sein d’un même concept de « totalitarisme ». L’impact d’une telle instrumentalisation de l’histoire, qui concède un caractère particulièrement négatif aux années de régime nazi, est, pour Nolte, que les discours libéral, démocratique et capitaliste, caractérisés par une rhétorique mettant l’emphase sur la liberté (vs. la contrainte) ou encore l’auto-régulation (vs. l’imposition par un état), se voient alors attribuer intrinsèquement une connotation particulièrement positive (le grand bien après le grand mal) et donc favorisant leur déploiement en Allemagne. Il précise d’ailleurs que c’est cette « mythologie de la victoire contre le fascisme », la victoire contre le mal absolu, qui a constitué la fondation de la République Démocratique Allemande (RDA).

Il fait la même démonstration avec le développement du sionisme fasciste qu’il considère être une réponse dialectique à l’antisémitisme européen dont l’horreur a été accentuée dans l’historiographie afin de justifier la fondation sans concession de l’État d’Israël. Enfin, il dénonce, dans l’historiographie instrumentale, l’utilisation excessive de la rhétorique, mais surtout du manichéisme (riches/pauvres, dominants/dominés ou plus spécifiquement dans ce contexte, Hitler et les SS/les autres) qui favorise le développement d’idéologies populistes dangereuses pour le pays.

Dans mon prochain billet, je partage avec vous les discussions passionnées des auteurs de cette querelle sur la singularité de la Shoah dans « l’Histoire »?

PolitiqueAlexandre Berkesse