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Réflexions

sur le politique

Horkheimer, la Raison comme source de pathologie sociale

Un regard critique sur notre manière de faire société

L’objectif de cette série d’articles est d’identifier, à l’aide de trois textes écrits respectivement par Max Horkheimer, Jünger Habermas et Axel Honneth, les hypothèses du cadre théorique que chacun d’entre eux propose pour comprendre et analyser les rapports sociaux au sein d’une société.

Compte tenu de leur volonté commune de contribuer à fonder une théorie sociale critique, c’est à dire à portée émancipatrice, nous trouvons dans leurs travaux, à des degrés d’approfondissement différents selon l’auteur, à la fois les critères requis pour un fonctionnement adéquat de la société (selon leur vision de la finalité d’une société), les causes du dysfonctionnement observé ainsi que les voies d’émancipation potentielles.

Les sources rationnelles des pathologies sociales

Pour Max Horkheimer, qui fut le premier personnage emblématique de l’École de Francfort, les différentes étapes de « pathologisation » d’une société, c’est à dire l’ensemble des phénomènes ayant mené aux enjeux que nous vivons aujourd’hui, pourraient se résumer ainsi :

  -  L’histoire est gouvernée par la raison : dans la continuité du marxisme radical, rêvant au sublime de la révolution et convaincu que l’histoire illustre la montée en puissance ininterrompue d’une rationalité instrumentale, d’une raison effective dans l’histoire, il considère la raison instrumentale comme totalitaire (du fait de ses ambitions totalisantes) et ayant trahit les espoirs d’émancipation que les Lumières lui attribuaient. En effet, le potentiel émancipatoire de la rationalité disparait au profit d'une raison froide, abstraite, qui nous ramène à la logique aveuglante du mythe. Celle-ci soustrait au domaine d’interprétation des expériences d’interaction les réalités naturelles pour ensuite les objectiver sur la base d’opérations de logique formelle et ainsi les rendre techniquement utilisables : l’appropriation de la nature par l’Homme se fait donc au coût de l’extinction de toute sensibilité communicationnelle.

  -  Universalisation de la rationalité instrumentale via la pratique de l’échange marchand : le triomphe du capitalisme accroit le pouvoir de subordination de la raison (diminution de l’autonomie des individus) qui devient quasi-exclusivement instrumentale (pour Adorno, celle-ci l’est totalement mais Horkheimer semble davantage considérer que le capitalisme a induit une atrophie majeure de la rationalité sociale et n’abandonne par conséquent pas complètement toute dimension émancipatrice de la Raison). Horkheimer prend donc désormais pour fondement de la théorie sociale l’hypothèse de la sociologie marxiste du primat de l’économie : les échanges marchands déterminent les rapports sociaux. Le capitalisme a donc contribué à imposer une forme de rationalité unique au contexte de vis des individus dont les rapports sont donc désormais unilatéralement conditionnés par la raison instrumentale : c’est cette altération de leurs consciences qui constituent la principale source de pathologie sociale. De par l’objectif central de la théorie critique de libérer les hommes des circonstances qui les condamnent à la servitude, il cherche donc à renverser cette transformation de la nature par l’économie, c’est à dire un retour à la nature.

  -  Impossibilité du retour à la nature : le phénomène de réification (qui constitue alors le mécanisme central de régulation sociale) induit par cette déformation de la Raison (devenue instrumentale car restreinte et déficitaire) et son universalisation amènent les individus à agir de manière purement stratégique, selon leur propre intérêt, et empêche ainsi la réalisation de l’idéal d’autoréalisation coopérative qui doit amener les individus à une vie réussie.

  -  Voies d’émancipation : Horkheimer considère que le dévoilement, via la prise de conscience des individus, des phénomènes aliénants dissimulés peut contribuer à libérer les individus. Il suggère notamment que la souffrance générée chez les individus par l’impossibilité de se réaliser (en référence à Freud) peut maintenir chez eux un intérêt émancipatoire mais précise également que celui-ci ne peut s’assouvir que dans le recouvrement d’une rationalité non aliénée. Il remarque toutefois qu’il n’y a désormais plus de destinataires prédéfinis, comme la classe ouvrière, qui induirait alors, par cette prise de conscience, la matérialisation du contenu de la théorie en une pratique de transformation sociale.

En résumé, et de manière plus imagée, pour Horkheimer, avant la mise à disposition de la nature par le travail qu’a initié l’Homme, la nature était en mouvement. En y appliquant la logique formelle de la raison, il l’a figée. La finalité du travail critique est alors de redonner du mouvement à la nature avec un rythme que ne peut pas donner une raison sclérosée.

Dans cette compréhension de la société, où il semble ne plus croire en la capacité des individus à résister contre la réification de la conscience, sa conception kantienne de l’autonomie (conscience monologique de soi) l’amène à considérer l’individu davantage dans une perspective d’observateur, caractérisé par un Moi affaiblit, en lutte avec Surmoi produit à la fois par la structure sociale dénaturée et le destin des pulsions.

Les forces et les limites du projet de la Théorie critique

Du point de vue de la théorie sociale, la pertinence de la contribution d’Horkheimer fut davantage au niveau d’un diagnostic des phénomènes ayant induit les pathologies sociales que de l’identification de stratégies d’émancipation pour les individus. En effet, malgré la proposition de plusieurs critères et principes directeurs relativement intéressants pour la construction d’une Théorie critique, il n’a pas fait preuve d’une imagination plus fertile que les marxistes auxquels il s’identifie pour outiller les individus à résister à la domination. Le sarcasme avec lequel Lukács nomme à l’époque l’École de Francfort comme étant le « Grand Hôtel de l’Abime » reflète en partie le pessimisme, compréhensible dans leur contexte, qui caractérisait les ambitions émancipatrices d’Horkheimer.

Cependant, contrairement à d’autres membres de l’École de Francfort, qui cantonnent l’absence de domination à certaines expériences personnelles esthétiques authentiques comme forme de réconciliation avec la nature, Horkheimer conserve une volonté de trouver une orientation pratique à la théorie critique et continue à chercher des espaces d’émancipation organisables politiquement (comme le sont les expériences d’oppression par le travail). De plus, même si cela dépasse sa contribution purement théorique et académique, Horkheimer possède au moins le mérite d’avoir, grâce à une rhétorique quasi-prophétique et viscéralement incarnée, flirtant parfois avec le pathos de l’absolu (pourtant évité à l’époque pour ne pas rappeler les discours nazis), bousculé et marqué les esprits. Il serait en effet injuste de ne pas considérer cette contribution comme ayant également un potentiel émancipatoire.

Je n’ai pas trouvé dans les travaux de Horkheimer de références claires quant à la finalité précise à laquelle il aspire du point de vue d’une théorie sociale. Si je me fie cependant à sa description d’un capitalisme responsable de limiter ou d’entraver les conditions de déploiement « complet » de la vie humaine, il semble raisonnable d’en déduire qu’il souhaite un retour « à la nature », une société libre de toute oppression, mais il est difficile d’identifier la portée éthique de ses travaux et donc les valeurs qui caractériseraient selon lui la « vie bonne ».

L’une des critiques les plus importantes que je ferai à son égard concerne le fait qu’il ait perdu de vue le social dans son travail théorique. En fondant la Théorie critique sur un fonctionnalisme qui réduisait tous les phénomènes psychologiques et culturels aux logiques fonctionnelles de l’économie marchande, il a renoncé à concevoir la reproduction sociale sous une autre forme que modelée par les impératifs fonctionnels alors que c’est précisément là, que les individus confrontent leurs interprétations divergentes de la situation et donc la que ce situe le potentiel d’action collective.

PolitiqueAlexandre Berkesse