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Réflexions

sur le politique

Le fondement d'une nouvelle théorie sociale

Une constellation intellectuelle à la fois mouvante et antagoniste mais avec des fondements communs

Horkheimer, Habermas et Honneth ont fortement contribué à la construction d’une théorie sociale à la fois source de compréhension des contradictions de la société et des pathologies sociales de leur époque mais également source de transformation, même si cette dimension est davantage questionnée malgré le succès récent et encourageant de la théorie de la reconnaissance ainsi que le regain d’attention accordé à leurs travaux.

Au-delà leurs divergences théoriques et pratiques, et grâce au fil conducteur de la réflexion sur la Raison, nous pouvons dégager comme fondements communs de leurs propositions de théorie sociale le fait que celle-ci doit être de nature interdisciplinaire, qu’elle doit rendre compte des tendances contradictoires de la société, qu’elle accepte l’impossibilité d'accéder à une connaissance rationnelle de la totalité, qu’elle assume sa perspective émancipatrice (c’est une théorie critique) ainsi que sa dimension éthique (notamment la recherche de justice sociale), qu’elle considère les individus constituant la société comme des acteurs et non des observateurs, qu’elle critique les formes de théories partielles et partiales tout en acceptant d’en incorporer la part de vérité, et qu’elle s’inscrit réflexivement dans un contexte historique et intellectuel. Il est toutefois important de rappeler que, en cohérence avec l’esprit même de leur travail, leurs contributions s’inscrivent moins dans un « corpus immuable d’idées qu’une attitude résolument critique à l’égard du présent et à la prétention à la connaissance totalisante de certaines disciplines, théories ou chercheurs » [4].

Poils à gratter institutionnels, la circulation de leurs idées, diffuse mais continue, dans les milieux académiques allemands puis dans les milieux académiques, politiques et citoyens internationaux depuis près de 80 ans a contribué à entretenir la fibre révolutionnaire chez plusieurs autres intellectuels qui, aujourd’hui, en écho aux nouvelles pathologies sociales ainsi qu’à l’émergence et l’intensification des mouvements sociaux, mobilisent et réactualisent leurs contributions pour tenter de franchir le pas qu’ils n’ont jamais réussi à franchir avec la Théorie critique, à savoir celui d’une Théorie critique à portée pratique.

Le fondement d’une nouvelle théorie sociale

« Seul un tremblement de terre nous rend attentif au fait que nous avions tenu pour inébranlable le sol sur lequel nous nous tenons et marchons tous les jours » [2]. Le crash boursier de 1929, le nazisme, le stalinisme, les mouvements d’indépendance des années 50-60, les crashs pétroliers de 1973 et 1979 ou le printemps arabe de 2010, autant d’événements qui, socialement, sont vécus comme de véritables tremblements de terre. L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des mouvements sociaux, par ailleurs davantage portés par des citoyens que par des institutions (ONG, OBNL, etc.), indiquent peut-être le début d’une période de l’histoire où la remise en question des valeurs et du fonctionnement de la société dépassera la sphère académique et s’introduira plus largement et de manière plus durable dans l’espace public.

Et lorsque cela sera le cas, quelle sera l’utilité des travaux de l’École de Francfort? Leurs contributions se limite-t-elle à avoir participé au tissage du tissu systémique d’arrière-plan nécessaire à l’émergence d’un tel mouvement social ou auront-elles aussi une utilité pratique, au-delà de la prise de conscience des situations de domination, pour agir? Est-ce que l’emphase sur des enjeux davantage psychologiques à l’échelle individuelle couplée à une tendance sociétale occidentale à l’individualisme du « moi-je d’abord » permettra quand même un agir collectif?

Me concernant, l’effet fut, et je le confirmerai avec davantage de recul, de contribuer à ma capacité d’émancipation individuelle et à contribuer à l’émancipation collective. Formé, ou pour choisir un terme équivalent mais qui illustre davantage l’exercice réalisé, conditionné, au positivisme à travers cinq années de sciences pures puis quatre années de sciences économiques et de la gestion, l’exposition aux réflexions, aux limites et aux perspectives des auteurs qui s’inscrivent dans le projet des « compagnons de l’autonomie » m’a permis de prendre davantage conscience des critères à appliquer pour construire une théorie sociale critique à visée pratique. Je poursuivrai cependant cette réflexion dans une perspective où la théorie n’a pas seulement pour objectif de décrire ce que les hommes font mais qui assume une dimension partisane et éthique, peut-être naïve, en décrivant alors aussi ce que les hommes peuvent faire.

PolitiqueAlexandre Berkesse