Citoyen à temps plein
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Réflexions

sur le travail

L'horizon de l'horizontalité? La permanence du vertical.

Pourquoi l’horizontalité semble être devenue notre nouveau fantasme et la verticalité si détestable?

Pourquoi les « entreprises libérées », l’holacratie, ou encore l’émancipation individuelle sont-ils devenus de tels objets de désir?

De quoi voulons-nous nous émanciper et le pouvons-nous réellement?

Une des conceptions de l’émancipation que j’observe le plus fréquemment dans le discours des entrepreneurs sociaux ou plus largement des acteurs de l’innovation sociale est la conception libertaire d’un retour à Soi débarrassé de toutes les sources d’oppression extérieure (l’État, le marché, les normes de la société, etc.).

Dans de telles perspectives, plus aucune autorité ou quelconque pouvoir vertical ne sont censés contraindre l’homme dans ses comportements ou ses idées.

Le fantasme sous-jacent est donc le suivant : ôtez cette verticalité que je ne saurais voir et voilà restaurée la pleine horizontalité originaire, condition apparemment essentielle à l’égalitarisme démocratique et à l’autonomie. Nous restituons ainsi à l’homme son entière liberté : l’homme pleinement émancipé est à notre portée!

Spinoza à la rescousse

Dans son livre « Imperium » (publié en 2015), Frédéric Lordon considère cet état d’émancipation comme inaccessible. Est-il cynique ou défaitiste? Je crois qu’il nous questionne surtout sur l’adéquation entre nos attentes modernes d'autonomie et ce que notre condition humaine nous permet de réaliser.

Est-ce vraiment décevoir notre idéal d’émancipation que de nous en tenir strictement à ce que nos puissances individuelle et collective peuvent? La déception ne vient-elle pas plutôt de trop leur demander en premier lieu?

Selon lui, nous sommes toujours déterminés par une verticalité produite et entretenue par la multitude (l’entité formée par le regroupement des hommes). Écris ainsi, nous ne voyons pas tout de suite la subtilité introduite… mais, et c’est là la clé, cette multitude… nous y participons par notre appartenance à ce regroupement!

Notre servitude n’est donc pas le résultat d’une source extérieure (dont il faudrait se débarrasser), au contraire, notre condition humaine nous permet de nous asservir à nos propres frais! Chanceux que nous sommes!

Mais pourquoi alors sommes-nous dupes? Pourquoi ne cessons-nous pas, ayant conscience que nous en sommes en partie la source, de nous asservir les uns les autres?

Baruch Spinoza nous a appris que les hommes se mettent le doigt dans l’œil lorsqu’ils se pensent unis par les seuls liens horizontaux de leurs libres volontés associatives et que seule la raison guide nos actions. Les affects sont présents en arrière plan et circonscrivent le terrain de jeu de la raison.

Ce qui nous échappe

L’homme, en joignant sa puissance individuelle à la multitude, fournit donc la source de cette verticalité qui s’exerce sur lui. Par nos actions quotidiennes, nous performons les institutions sociales existantes (ex : en m’arrêtant au feu rouge, je signifie aux autres que je considère légitime le code de la route et j’entretiens donc le pouvoir normatif de cette institution).

Dans cette situation, ce n’est pas « l’État », entité extérieure à nous qui nous oppresse car l’État, c’est nous.

Mais un nous étranger à nous-mêmes, dans l’opacité de l’excédence.

Comment se fait-il qu’une partie de l’explication nous échappe nécessairement?

Contrairement à la perspective de l’individualisme méthodologique (où il est possible de prédire les comportements collectifs à partir d’un modèle de l’action individuelle), le holisme méthodologique a comme postulat que ce que la multitude produit (l’effet de groupe) échappe à notre entendement (l’excédence).

C’est d’ailleurs pourquoi Lordon affirme que « la société open source n’existe pas » : la multitude ne peut jamais se rendre entièrement transparente à elle-même.

Même si nous nous mettons autour d’une table, que nous sommes tous animés de principes libertaires vénérant l’horizontalité, se mêle à notre intentionnalité individuelle une intentionnalité collective que nous ne pouvons contrôler ou déterminer pour la prendre en compte dans notre délibération.

Le fait que le rapport des producteurs (les hommes) avec leurs productions (les normes sociales, l’État, etc.) est de moins en moins visible et tangible pour nous, renforce notre sentiment que ces verticalités qui conditionnent nos actions quotidiennes (ex : le marché, l’accélération des changements, etc.) sont inéluctables et que nous ne pouvons rien y changer.

C’est d’ailleurs en partie ce phénomène de dépossession (perception que nous n’avons pas d’emprise) qui nourrit l’effet d’apathie politique ou d’inertie organisationnelle dans les grandes entreprises.

Comme le mouvement du développement durable a permis au capitalisme d’apaiser en partie les tensions induites par les conséquences néfastes de son activité sur l’environnement, le fantasme de l’horizontalité dans les organisations économiques ou politiques est-il une nième marotte du capitalisme pour apaiser les tensions générées par ces structures hiérarchiques perçues comme oppressantes?

Comme le développement durable a permis de polluer moins mais plus longtemps (reculant le seuil de contestation populaire), le fantasme de l’horizontalité permet-il, dans cette même perspective, d’assurer une longue vie à la servitude salariale?

Est-il possible de concevoir une entreprise ou une communauté politique sans verticalité?

Je m’intéresserais ici à la seule variable que j’ai étudiée jusqu’à présent (j’en aborderai d’autres dans mes prochains billets) : la taille des groupes. Plus le groupe est formé d’un nombre important d’individus, plus il semble que la division du travail politique soit incontournable et que la nécessité de la délégation se fasse sentir. Cet acte de délégation est une confiscation, ou capture, de la puissance de la multitude pour former un pouvoir. Celui-ci peut être temporaire, révocable, etc., mais cette délégation sera toujours un acte de verticalité, de domination, vis-à-vis des individus composant la multitude.

Tout l’art de l’émancipation devient alors non pas de se débarrasser de ces sources d’aliénation qui sont en réalité endogènes à (produites à l’intérieur de) la multitude mais de rendre le plus direct possible la communication de la multitude avec sa propre puissance. Dans cette situation, les individus composant la multitude perçoivent plus distinctement les produits de la multitude à laquelle il participe et composent ainsi plus rationnellement avec les verticalités inhérentes à leur vie en société.

Une entreprise de pleine horizontalité, sans hiérarchie, n’est pas simplement inatteignable mais n’est pas souhaitable car elle ne constituerait qu’une illusion malsaine de liberté à l’intérieur d’un groupe simplement gouverné par une verticalité si légitime et naturelle qu’elle n’en serait plus visible.

Comme Spinoza nous en avertit : est plus libre l’homme qui a conscience de ses déterminations que celui qui vit dans l’illusion du plein libre arbitre.

Quel est donc alors l’horizon de l’horizontalité? 

La permanence du vertical.